Billet : mais qui a tué l’amour ?

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Cet article s’envisage comme un nouveau format pour Les impactantes. Bien éloignée des structurations journalistiques habituelles, l’autrice pose le choix d’un style d’écriture intra personnel, à la manière d’un journal intime, s’ouvrant par moment au monde, et avant tout à ses sœurs qui, sans aucun doute, trouveront un écho de leur propre vie dans ces mots.

L’entrée sur le marché

Dans son ouvrage « Pourquoi l’amour fait mal – L’expérience amoureuse dans la modernité », Eva Illouz développe la notion de « capital érotique ». La sexualité et l’amour se rapprocheraient du capital économique et seraient devenues des composantes majeures de l’estime de soi. Dans ce paradigme, notre égo dépend fondamentalement de notre capacité à séduire l’autre. En d’autres termes, le pouvoir de séduction. 

Mon entrée sur le marché du capital érotique s’inscrit lors de ma première relation. Le processus avait sans doute dû commencer bien plus à l’avance. J’ai à peine 12 ou 13 ans. À vrai dire, le terme « relation » est plutôt un oxymore, tant les contacts entre nous sont inexistants. Sauf au travers de contacts téléphoniques et de confrontation entre nos groupes d’amis dans la cour de récré. Un seul baiser, dont la froideur teintée d’un stress moite me fout encore des frissons, viendra sceller cette relation. Qu’importe. J’ai encore un souvenir très précis de l’excitation que m’a amené cette relation. J’étais en couple. Prise. Indisponible. J’étais à quelqu’un, et cela faisait forcément de moi quelqu’un

La validation

Selon les termes d’Eva Illouz, j’étais validée. Le concept de validation masculine est bien connu des théories féministes. Les femmes poseraient une majorité de leurs actions en cherchant inconsciemment à satisfaire une société patriarcale et, surtout, à coller avec l’image féminine requise. 

Le besoin de validation chez les femmes est articulé autour des aspirations patriarcales. Une femme accomplie est une femme belle, aimée (mariée). Elle parait jeune, élégante et aspire à devenir une mère (au moins), ou en étant devenue une (au mieux).

Mon évolution féministe m’a menée vers un constat particulièrement percutant : j’avais passé une bonne partie de ma vie à chercher la validation des hommes. Mon caractère, mes ambitions, mon prétendu désir de devenir mère, ma minceur, ma beauté, ma manière de m’habiller ou encore mon regard sur les autres femmes ne poursuivait qu’un seul objectif inconscient : celui de me rendre valide, de me rendre femme auprès de la gente masculine. 

Sans nul doute, cette recherche constante de validation était également présente au sein de mes relations amicales et amoureuses. 

Si l’amour n’existait pas

Vers mes 20 ans et suite à une rupture douloureuse, je pris soin de me créer un compte Tinder et d’enchainer les conquêtes. Soucieuse de tenter d’éveiller la jalousie chez mon ex-partenaire, je ne manquai pas de l’en informer. Erreur. Mes tentatives de me présenter comme une femme libre et désirée se sont vues écourtées d’un « Je pensais que tu te respectais ». En effet et comme l’a si bien résumé Victoire Tuaillon : « Elle est là, la plus grande arnaque de la révolution sexuelle. C’est de penser que les femmes et les hommes seront égaux face à leur sexualité, alors que les femmes sont toujours perdantes ». 

Malgré cela, force est de constater que Tinder nourrissait mon égo. L’accumulation de « matchs » formait une équation sans fin servant à calculer mon taux de désirabilité. 

(1 Maxime + 3 Kevin + 2 Charles) exposant la classe sociale et la prétendue réussite professionnelle et personnelle de chacun de ces individus. Voilà la formule qui devait m’autoriser, ou pas, à apprécier mon reflet dans le miroir le matin. 

Souligner la classe sociale et le statut professionnel lorsque l’on s’applique à décortiquer les relations amoureuses est pour le moins tabou. Car la femme, éternelle perdante, aura vite fait d’être taxée de michto, de femme vénale ou superficielle. Une fois de plus, le patriarcat fait ici preuve de son hypocrisie la plus profonde. J’avais été éduquée pour trouver un homme « digne », capable de m’élever socialement d’une part, mais surtout capable de m’entretenir financièrement. « Avec tes goûts de luxe, tu as intérêt à te trouver un riche mari ! » me répètera-t-on des dizaines de fois. 

Tous les ingrédients nécessaires pour tuer l’amour sont en place. Une société patriarcale qui me poussera à chercher la validation des hommes et leur sécurité. Force est d’admettre aujourd’hui que la plupart de mes relations amoureuses ne poursuivaient que ces objectifs. Une fois l’une de ces relations achevées, je m’empressais sans plus attendre de chercher le prochain. Il serait forcément plus éduqué, plus riche, plus beau, plus grand. En d’autres termes, mieux calqué sur un modèle endurci de virilité patriarcale, et capable de me valider auprès d’un grand nombre d’hommes. 

En y réfléchissant un peu, je ne peux m’empêcher de voir que les hommes aussi, poursuivent probablement la même validation. Pour une raison obscure, je senti les vagues de confiance les plus puissantes s’emparer de moi lorsque j’appris que l’un de mes partenaires se vantait de m’avoir dans son lit auprès de ses amis. Pour les hommes, il s’agirait aussi de chercher la validation et la jalousie de leurs pairs, en s’accouplant avec la féminité la plus désirable aux yeux de tous. Elle doit se trouver là, la plus grande arnaque du patriarcat. C’est que ni les femmes, ni les hommes, ne sont destinés à obtenir une validation individuelle dans un pareil schéma. Et si l’oppression n’est pas égale, l’absence de profit sur le plan humain l’est probablement. 

La mise en jeu de tous ces paramètres issus du système oppressif dans lequel nous vivons au sein du tableau de mes relations amoureuses force un constat. L’amour n’existait pas. L’amour pur, au sens d’un attrait dénué de tout calcul économique. Il était mort. 

Lorsqu’on demandera à Gloria Steinem (journaliste, autrice et militante féministe) pourquoi elle ne désire pas d’enfant, l’autrice répondra « Je ne peux me résoudre à me reproduire en captivité ». Il me semble qu’il en aille de même pour la capacité à aimer. Cependant, ce constat amer devrait permettre une formidable aventure. 

« La vérité vous libèrera. Mais d’abord, elle vous mettra en rage », scandait encore Gloria. La justesse de ces propos s’adapte une fois de plus à cette analyse.

Libérée de toute recherche de validation inconsciente, nous pourrions nous permettre une fantastique histoire d’amour. Une histoire avec nous-même, d’abord. Un amour profond qui ne repose pas sur le regard d’une autre. Avec d’autres, ensuite. Sans aucune autre ambition que celle de percevoir la lumière naturelle émanant de chacun·e, et couplée à la nôtre. Avec un autre inclusif, qui ne se cadre plus selon le carcan de genre. Avec, enfin, un respect de l’autre à la hauteur des plus grandes ambitions humanistes. 

C’est une fantastique histoire d’amour, que d’admettre que l’amour n’existait pas. 

Delara Pouya