Est-ce que les milieux militants deviennent oppressifs ?

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Cet après-midi, je reçois un appel téléphonique de ma petite sœur. La voix hésitante, presque tremblante, elle m’explique qu’elle a entendu parler d’une série qui placera une actrice noire dans le rôle de la reine d’Angleterre. Visiblement stressée, elle cherche ses mots avant de formuler: « J’ai trouvé ça bizarre, mais je sais pas quoi en penser j’ai peur de ne pas être quelqu’un de bien ». Elle a peur de se questionner.

 Ce mois-ci, Les Impactantes éditaient leur premier bouquin : « Le sugar dating : infiltrée dans l’univers des babies et des daddies ». Les retours ont été, en grande majorité, très positifs, et pourtant… Un commentaire a particulièrement attiré notre attention. Une simple question : « Que pense l’autrice des travailleuses du sexe ? ». Une question qui sous-tend pourtant ce que l’on pourrait appeler un procès d’intention : l’équipe des Impactantes est-elle anti-travailleuses du sexe ? Face à une telle interrogation, impossible de se résoudre à une réponse courte. Non, Les Impactantes ne se permettrait jamais de dénoncer les travailleuses du sexe comme étant « des objets de la domination masculine ». L’objectif de l’enquête est bien de questionner, de sorte à faire avancer les réflexions féministes de certain·e·s. Nous le savons. 

Et pourtant, tout comme ma petite sœur, c’est bien de la peur que l’équipe a pu ressentir face à certaines accusations. Cette sensation est en réalité l’expression d’une problématique de plus en plus importante au sein des milieux progressistes (féministes/anti-racistes/pro-LGBTQIA+ etc) : l’application des mécanismes de lutte agressive sur les militant·e·s.

Quand le combat se déplace en interne

Ces milieux ont développé ces dernières années des mécaniques de dénonciation brutale, inspirés des associations activistes originelles à chaque combat. Ces mécaniques ont débouché sur des effets que l’on peut questionner, tels que la « cancel culture ».

Elle se définit par le fait de boycotter des personnalités/marques qui ont pu tenir des propos ou poser des actions déterminées comme condamnables par un grand nombre de personnes. Aucune preuve réellement tangible n’est nécessaire. Aucune prescription. Aucun contexte. Aucune nuance. Aucun droit de réponse. Voilà les critiques que l’on pourrait formuler à l’égard du phénomène de Cancel Culture. En quelques mois seulement, on a pu voir des personnalités comme JK Rowling, Norman Thavaud, James Charles, Roméo Elvis et d’autres, condamnées sur les réseaux-sociaux et largement harcelées sous couvert de justice sociale. 

Et pourtant, à bien des égards, ces condamnations publiques peuvent s’avérer nécessaires pour enfin rendre visible la douleur de toute une frange de la société, et ne plus tolérer les abus de domination. Car un youtubeur forcé à s’excuser publiquement, qu’est-ce par rapport à des centaines d’années de domination ? De ce point de vue, l’intransigeance est nécessaire, et ces effets sont devenus l’apanage des milieux progressistes. 

« Rendre visible la douleur de toute une frange de la société, et ne plus tolérer les abus de domination »

Progressivement, le phénomène s’est introduit au sein des milieux de lutte pour la justice sociale. Ce ne sont plus seulement des personnalités publiques, mais des militant·e·s, qui risquent à chaque mot ce flot de condamnations.

En plus des messages de haine provenant des conservateurs, on peut désormais être la cible de celles/ceux qui portent les mêmes valeurs que nous. Chaque mot, chaque phrase, chaque point médian est interprété jusqu’à percer ce que l’on pense être le fond de pensée de la personne. Le dérapage est attendu. S’en suit une vague de harcèlement, de dénonciation publique, d’appels au boycott dont l’effet boule de neige et souvent fatal pour l’équilibre mental. C’est-ce que raconte Flo (qui tient la chaine Queer Chrétien(ne) au magazine Néon. Après avoir sorti une vidéo sur la biphobie dans le milieu lesbien, elle s’est vu adresser un torrent d’insultes :

« Je savais que j’allais en prendre plein la gueule, j’étais pas surprise, mais ça faisait quand même mal. J’ai coupé les réseaux, mon médecin traitant m’a mise sous anxiolytiques et je ne suis pas allée au boulot. Deux ou trois fois, j’ai tenté de me reconnecter, mais je n’étais plus capable de gérer ce mélange de commentaires cordiaux et de gens qui disent qu’ils vont vous casser la gueule s’ils vous croisent. C’est très douloureux, très désagréable. »

L’exigence de perfection mène au silence

Ce qui sous-tend ces réactions enflammées, c’est la totale intransigeance, l’exigence de perfection, de pureté militante. Suite à cela, bon nombre de féministes se sont résignées, particulièrement dans le milieu digital. En d’autres termes, par peur d’être problématique, autant être silencieuse ? Un constat terrible lorsque l’on se rend compte que les seules personnes qui se préoccuperont de ne pas vouloir faire du mal, ce sont les principales intéressées. Et si, à force de se refuser à l’erreur, on finissait par forcer au silence, une fois de plus, les femmes, les personnes racisées, les LGBTQIA+ etc ? 

Le féminisme français ne m’intéresse pas tellement, dans le sens où je trouve qu’il y a trop d’embrouilles pour rien. Par exemple, sur la prostitution, on pourrait ne pas être d’accord, et ne pas être aussi violentes. C’est fascinant, il y a pas de patrimoine, il y a pas d’argent, il y a qu’un poste de secrétaire d’État… Pourquoi est-ce qu’on s’énerve à ce point, il n’y a rien à se prendre. C’est bien de s’engueuler des fois, mais il y a un niveau d’agressivité qui n’a aucun sens.

Virginie Despentes

Le problème, c’est que ces mécanismes ont tendance à refroidir celles/ceux qui souhaitent apprendre. À force d’avoir peur de pousser ses réflexions plus loin, on risque de les figer à un certain niveau, et forcément tomber dans une forme de conservatisme. Pourtant, les bases fondamentales des milieux progressistes sont de nature à encourager les nouveaux venus : il s’agit bien de déconstruire une pensée que l’on nous a inculquée par conditionnement. Partant de cela, nous sommes tous·tes né·e·s ignorant·e·s. C’est en se penchant sur nos propres réalités, mais aussi celles des autres, que nous avons pu comprendre toute la profondeur de la blessure de ces systèmes de domination. Introspection et compassion pourraient alors sonner comme le slogan général de tout milieu progressistes. 

Et pourtant, dans ces milieux, un mot mal placé, et vous serez problématique. Si vous êtes problématique, vous être abusif. Si vous êtes abusif, vous êtres un oppresseur. Si vous être un oppresseur, rien ne sera considéré comme abusif contre vous. Voilà comment nos milieux militants tendant à valider des mécaniques dangereuses qui portent pourtant si fort la marque du patriarcat

Car depuis toujours, ces mécanismes sont ceux qu’ont utilisé les oppresseurs contre les minorités et les femmes. L’exigence du bon mot, du terme juste, de la parfaite déconstruction n’est-elle pas une sorte d’exigence de classe, où la connaissance de sa déconstruction ferait office de « droit à parler » ? N’y a-t-il pas là une forme d’obligation au silence, empêchant justement les remises en question ?

Le conflit n’est pas une agression », qui explique comment les mécaniques punitives tendent à remplacer la remise en question et le dialogue. L’autrice nous explique qu’on « confond le conflit, composante banale d’une société, avec le sentiment d’être attaqué.

Sarah Schulman

Bienveillance, inclusion, safe-space, non-oppression, sont-ils des concepts à jeter à la poubelle ? N’est-il pas urgent de réinjecter l’empathie et la tolérance dans nos propres milieux ? La question est ouverte.