Le corps des femmes : la principale scène des luttes féministes

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Lorsque l’on pense à l’association corps/lutte, c’est le collectif FEMEN qui vient à l’esprit. Les militantes ont fait de leur poitrine un outil de protestation, et le collectif, bien que problématique sur bien des aspects, nous pousse à nous questionner sur ce lien puissant qu’entretiennent les femmes féministes à leur corps. Car de tout temps, le corps des femmes a été la scène de jeux politiques. Et si on passait en revue les enjeux de nos corps, par nos corps, sur nos corps ? 

L’histoire de la domination par nos corps

Note : cette partie se penche plus spécifiquement sur l’histoire de la domination des personnes menstruées, étant donné qu’il n’y a encore pas si longtemps, la dénomination de « femme » était intimement liée au sexe biologique. Il est important aujourd’hui de souligner que « personne menstruée » n’englobe pas seulement les femmes.

Dès l’antiquité, un élément en particulier a été utilisé pour justifier la domination sur nos corps : nos règles. A l’époque, il n’existait pas de réelle explication concernant les menstruations, et les superstitions à leur sujet étaient négatives. C’est seulement au 19ème siècle qu’on commencera à appuyer des thèses faisant le lien entre l’ovulation et le sang menstruel. Avant cela, une femme réglée était assimilée à une femme malade, et la médecine de l’époque appuyait ces croyances. 

Hippocrate estimait que le sang menstruel était impur. En ce sens, les règles permettaient à la femme d’évacuer de son organisme ses déchets, ses humeurs et ses impuretés. Le sang menstruel était assimilé à des pouvoirs maléfiques. Pline l’Ancien écrira « Aux approches d’une femme dans cet état, les liqueurs s’aigrissent, les grains perdent leur fécondité, les abeilles meurent, le cuir et le fer rouillent sur le champ et prennent une odeur repoussante ». Ces mots qui paraissent d’un autre âge ne sont pourtant pas sans rappeler des croyances toujours d’actualité dans certaines régions, selon lesquelles une femme réglée fait pourrir la viande ou ratera sans aucun doute une mayonnaise. 

Aristote rapprochait le statut des femmes à celui des esclaves, comme étant les deux catégories humaines dépourvues d’âme. On le notera, les philosophes grecs auront théorisé l’infériorité des femmes. Plus tard, le droit romain aura légalisé leur subordination en inscrivant juridiquement l’absence d’autonomie des femmes, qui devront toujours être sous l’autorité d’un homme (d’un père d’abord, d’un mari ensuite).

Par la suite durant le Moyen-Âge, les menstruations seront assimilées à une possession démoniaque, et lorsque les douleurs se faisaient trop intenses au point de faire crier ou gémir la femme (qui, pour rappel, s’était forcément rendue coupable du pêcher originel), cela permettait de justifier une accusation de sorcellerie qui la mènera jusqu’au bucher. On peut alors probablement déplorer, parmi les plus de 50 000 femmes exécutées pour sorcellerie en Europe, un certain nombre de femmes atteintes de ce que nous savons aujourd’hui être l’endométriose. 

Selon certains médecins de la fin du 19ème siècle, les règles pouvaient pousser au meurtre (et je leur donnerais presque raison en lisant ça). L’histoire nous racontera encore que notre sang menstruel rendait les terres stériles, faisait pourrir les végétaux, enrageait les animaux, nous poussait à la pyromanie, ou encore, rendait les enfants roux. Toutes ces théories loufoques n’avaient au final qu’un seul objectif : prouver scientifiquement l’hystérie féminine, asservir la femme à sa condition de « sous-être » et la cantonner à son rôle de femme au foyer en s’appuyant sur des thèses scientifiques, philosophiques et juridiques, ce qui n’est pas sans rappeler la manière dont a été justifiée l’infériorité des personnes noires durant de nombreuses années.

À bien des égards, le contrôle sur le corps des femmes n’était en réalité qu’un contrôle sur les facultés reproductrices au profit du groupe masculin. Dans de nombreux pays, un violeur qui épousait la femme violée échappait à toute sanction, pour avoir sauvé l’honneur familial. 

Les violences sexuelles, l’arme de la colonisation

La période coloniale a tendance à être visualisée comme l’archétype de ce que l’humanité a pu faire de pire dans le passé. Et pourtant, le présent s’inspire encore régulièrement des crimes commis lors de cette époque. C’est notament le cas des violences sexuelles.

Car si les suprémacistes blancs de l’époque ont développé tout un attirail scientifique, philosophique et sociologique pour justifier l’infériorité des personnes noires, ils ont également développé une admiration hyper-sexualisée et violente des femmes noires. Durant cette période, on a pu assister à une totale impunité pour les violences sexuelles perpétrées sur ces territoires colonisés. Notons qu’encore aujourd’hui, les femmes noires subissent l’atroce mélange du racisme déguisé en admiration de « l’exotisme ».

C’est une situation similaire qu’ont vécu les femmes musulmanes lors de la colonisation de leur pays. On pense notamment aux « cérémonie de dévoilement » organisées par l’administration française sur le territoire algérien. Des femmes étaient alors rassemblées sur un podium pour brûler leur voile et dévoiler leurs cheveux. Ces cérémonies avaient tout pour satisfaire le colonisateur : l’idée d’un homme blanc courageux qui allait sauver les femmes du contrôle des méchants incivilisés, et découvrant au passage sa sexualité toute dévouée à l’homme blanc. Aujourd’hui encore, les femmes orientales sont la cible d’une haine ultra-sexualisée, qui se cristallise dans des termes comme « beurette » (catégorie qui se trouve encore dans le top-10 des catégories Pornhub les plus consultées).

Mon corps, mon ennemi

Que ce soit pour les hommes ou pour les femmes, force est constater que la relation au corps n’est pas simple dans nos sociétés occidentales. Le corps est visualisé comme un ennemi, qu’il est primordial de contrôler sous peine de tomber dans une consommation débridée, associée à tout ce que nos sociétés abjurent : la paresse, la flemme, le « laisser-vivre ».

Cependant, cette pression sur les corps s’est d’autant plus exprimée envers le corps des femmes, par le biais des canons de beauté. Prônant une maigreur parfois extrême, le milieu de la mode/beauté féminine aura poussé des milliers de femmes dans les travers des troubles du comportement alimentaire. Les parties les plus « féminisées » de nos corps sont les premières cibles : ventre, fesses, hanches et seins.

L’appétit féminin suscite la répulsion, à même titre que l’appétit sexuel féminin, que l’on aime imaginer comme contrôlé ou inexistant, sous peine d’être vu comme pathologique. Depuis des années, les entreprises de régime se prélassent dans ces violences envers le corps des femmes. À ce sujet, Naomi Wolf écrit :

« Une culture fixée sur la minceur féminine n’est pas une obsession de la beauté féminine, mais de l’obéissance féminine. Les régimes sont le sédatif politique le plus puissant de l’histoire des femmes. Une population tranquillement rendue folle est une population facile à dominer »

Naomi wolf- the beauty myth

Nos corps, toujours en première ligne aujourd’hui

Si ces faits paraissent d’un autre temps, il serait tout à fait erroné de penser la domination sur les corps des femmes comme un vestige du passé. D’une certaine manière, le corps des femmes est toujours visualisé comme l’expression d’une domination politique, et encore trop peu souvent comme un être libre. Voilée, tu seras le signe d’une domination islamiste. Trop peu habillée, tu seras l’expression dérangeante de ta sexualité débridée asservie aux hommes. Le corps des femmes, peu importe la manière dont il se présente au monde, reste le terrain de jeux d’une admiration ultra-sexualisée et de toutes les violences patriarcales. Alors que le corps de la femme était auparavant asservi à la nature, il se retrouve aujourd’hui stigmatisé en tant que lieu par excellence de la domination masculine. Dans un cas comme dans l’autre, nos corps ne nous appartiennent pas.

Force est de constater qu’aujourd’hui encore, beaucoup cherchent à imposer aux femmes une ligne de conduite, visant tantôt à nous protéger, tantôt à nous libérer. 

Aujourd’hui encore, les débats concernant notre droit à l’avortement, et donc, à la maitrise de notre corps, se font dans des Parlements encore trop peu souvent paritaires. 

Aujourd’hui encore, la révolution féministe en court suit les pas du mouvement « Me too », qui n’avait pour autre objectif que de dénoncer les violences de harcèlement sexuel faites au corps des femmes. 

Aujourd’hui encore, les violences faites aux femmes sont des violences physiques. Féminicides, violences conjugales, agressions dans l’espace public, harcèlement de rue, lapidation, excision, violences gynécologiques et obstétricales… Partout dans le monde, la domination continue de s’exprimer au travers de nos corps. 

Aujourd’hui encore, les questions qui cristallisent le plus la domination patriarcale s’inscrivent dans nos corps. Interdiction du port du voile, inscription du mot « féminicide » dans le code pénal, « crimes d’honneur » encore utilisé dans les médias, prix exorbitants des protections hygiéniques, exploitation sexuelle, mariages forcés, viol conjugal, allaitement dans l’espace public…

« Mon corps, mes choix » ne sonne alors plus seulement comme un slogan, mais comme une réelle ligne politique visant à rendre aux femmes leur statut d’individu à part entière. 

Alors, faire la paix avec son corps, n’est-ce pas là une première action militante ? 

« La démocratie commence par le contrôle de son propre corps. Si on s’appuie sur ce critère, les femmes ont rarement vécu en démocratie. »

Gloria Steinem