Le mythe de l’objectivité, ou comment exister quand le neutre s’accorde au masculin

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Toute ma vie, on m’a vanté les vertus de l’objectivité. Dans mes études de journalisme ou dans mes recherches universitaires, le neutre est le Saint Graal. Sorte d’objectif tout puissant, il permet d’atteindre légitimité et sérieux. Mais comment viser l’objectivité quand elle est, par essence, masculine?

Le neutre et moi

Je n’ai jamais cru à l’objectivité, ou plutôt, je n’ai jamais cru en ma propre capacité à être objective. C’est pourquoi j’ai abandonné le journalisme d’ailleurs. Et puis le féminisme s’est engouffré dans ma vie (oui, parce que l’image du raz-de-marée est top-notch). J’ai compris que je ne pourrai plus jamais être neutre.

Alice Coffin dit « Enfant, j’adorais m’imaginer en garçon. J’ai depuis réalisé un rêve bien plus grand, je suis lesbienne ». Cette phrase m’a tellement fait rire que j’avais donc voulu me la réapproprier à ma sauce. Dans ma tête, ça donnait : « Je voulais devenir journaliste, mais j’ai fait mieux, je suis devenue féministe. » Il semblait impossible de lier les deux, mon point de vue devant être neutre selon la règle déontologique de l’objectivité. Et être féministe, c’est pas être neutre, tu me suis?

Il y a deux femmes qui ont initialement révolutionné ma vision. Alice Coffin (obvi), mais aussi Laurence Rosier (ma directrice de mémoire). L’une est journaliste et autrice, l’autre est chercheuse et professeure à l’ULB. Leur point commun? Elles sont toutes deux militantes féministes. *Bruit d’explosion dans ma tête* Wait, what? On peut faire les deux? Mais pourquoi j’étais pas au courant?

L’objectivité journalistique

Depuis, cette question d’objectivité n’a cessé de m’obséder. Dans son Génie Lesbien, Alice Coffin consacre son troisième chapitre à la déconstruction du mythe de l’objectivité journalistique. Elle y explique comment son militantisme lui a permis de devenir meilleure journaliste, lui ouvrant les yeux sur des réalités différentes de la sienne. Alors que d’autre part, ses patrons le lui reprochaient sans arrêt, soit en l’empêchant d’écrire sur des sujets en rapports avec l’homosexualité, soit en lui rappelant que son militantisme devait rester privé et ne pas atteindre sa vie professionnelle. Comme si, en passant la porte de son bureau, elle devait redevenir une personne insipide, sans idéaux, ni convictions. Une page blanche. Comme si le militantisme était une casquette qu’on enlève sur le pas de la porte.

Elle relaie également la parole de la journaliste Sihame Assbague, militante antiraciste qui décrit le même phénomène. On remet en cause la parole d’une journaliste racisée qui parle de la colonisation, mais pas celle d’un journaliste blanc. Comme si la première ne peut faire abstraction de ses biais alors que le second n’en a pas. Évidemment, un blanc qui parle de colonisation, c’est l’expression même de la neutralité … Perso, je suis loin d’être convaincue.

En tant que Belge, cette réflexion m’interpelle d’autant plus. A l’école, on m’a fait bouffer de la propagande sur les bienfaits de la colonisation au Congo (RDC aujourd’hui). En mode « ok, c’était peut-être pas super classe, MAIS, on a quand même fait des trucs chouettes! ». Et j’y ai cru, ben oui parce qu’immanquablement, on nous l’apprend à l’école, donc c’est vrai, c’est neutre.

Cet exemple seul pourrait suffire à fracasser le mythe de l’objectivité. On comprend mieux pourquoi « le neutre, c’est l’homme », comme disait de Beauvoir. Et quand cet homme correspond aux standards blancs, cis, hétéros *surprise* on atteint le sommet de la chaîne des privilèges. C’est toujours cet homme qui contrôle la narration, donc qui contrôle l’histoire, qui produit son savoir qu’il fait passer pour universel. Alors oui, quand Alice écrit « La fable de la neutralité est un vaste mensonge destiné à asseoir le pouvoir narratif de certains« , je la suis et rajoute qu’elle sert à asseoir la domination patriarcale.

Invoquer la neutralité dans une rédaction, c’est d’abord affirmer que certains peuvent écrire sur tout quand d’autres ont des biais. C’est établir un privilège. En territoire journalistique, il est particulièrement puissant. C’est le pouvoir de raconter toutes les histoires. D’être celui qui peut tout voir, tout dire, qui n’est jamais biaisé puisqu’il n’existe pas, puisqu’il est neutre, évanescent.

Alice Coffin, Le Génie lesbien, 2020, p50.

Mais du coup, qui est neutre?

Qu’est-ce que la neutralité? Et qui peut affirmer être neutre? En 1949 déjà, Simone de Beauvoir en parle dans son célèbre essai Le deuxième sexe. Elle affirme que l’homme est le neutre, alors que la femme, elle, est l’Autre. En 1949 … Mais clairement, en 2021, rien n’a beaucoup changé. Plus les femmes tentent de porter leurs voix et leurs expériences de la domination, plus on les essentialise. (« L’essentialisme est un courant philosophique qui considère que toute entité peut être caractérisée par un ensemble d’attributs essentiels nécessaires à son identité et à sa fonction » – Thanks Wiki).

Chaque expérience partagée devient un « problème de femmes ». Par conséquent, elle est secondaire puisque essentialiste (lire, lié à des spécificités féminines, donc on ne peut rien y faire). Citons par exemple la contraception ou les règles. Se pose donc un problème pour nous. rendre un sujet « de femme » c’est le rendre essence. Du coup c’est notre problème et la société ne peut rien y faire. Mais en même temps, les femmes doivent faire entendre leur voix et dénoncer leurs expériences de domination.

L’homme représente à la fois le positif et le neutre au point qu’on dit en français « les hommes » pour désigner les êtres humains, […]. La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité […]. Il est entendu que le fait d’être un homme n’est pas une singularité; un homme est dans son droit en étant homme, c’est la femme qui est dans son tort.

Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949, p16.

Et dans la recherche?

Ce sexisme essentialiste est également de mise dans la recherche. Pour y palier, de nombreuses chercheuses féministes se sont donc penchées sur la question de l’objectivité pour définir de multiples concepts constituant ce qui est aujourd’hui appelé l’épistémologie (étude de la nature et l’origine des savoirs) féministe du point de vue ou Standpoint Theory. Alors c’est quoi ce truc? Tracasse, je te prends par la main et t’emmène découvrir les méandres des réflexion féministes, des principaux arguments et ensuite une application très concrète de cette méthodologie.

La théorie du point de vue découle de tout ce que je viens de décrire, les féministes se rendent compte que les femmes et leurs réalités sont marginalisées et ignorées. Dans les années 70-80, en pleine seconde vague, elles arguent donc que les inégalités entre les sexes ont une influence sur la production de savoirs. Des chercheuses telles que la sociologue Dorothy E. Smith ou la philosophe Nancy Hartsock théorisent l’épistémologie du point de vue. Cette méthode s’inspire de l’argument Marxiste selon lequel les personnes issues de classes oppressées possèdent des connaissances auxquelles les privilégiés n’auront jamais accès1.

Fin des années 80, la philosophe Donna Haraway développe le concept de savoirs situés, comme nouvelle objectivité scientifique qui privilégie une perspective partielle du/de la cherchereuse à la place de connaissances émanant des divers systèmes de domination. Dans les années 90, la philosophe Sandra G. Harding poursuit ainsi ce chemin de pensées et théorise la notion d’objectivité forte. Nourrie de toutes les réflexions précédentes, elle va plus loin en disant que l’objectivité est possible si et seulement si la subjectivité des cherchereuses est prise en compte. « Il ne s’agit pas de considérer la science comme une myriade de subjectivités mais, comme une objectivité produite par des subjectivités« 2. Harding s’attaque également à rassembler toute l’histoire de cette théorie en éditant l’ouvrage The Feminist Standpoint theory Reader en 2003.

Dans les années 90, c’est au tour du Black féminisme d’ajouter sa pierre à l’édifice de la Standpoint Theory. La sociologue noire Patricia Hill Collins axiomatise l’intérêt du point de vue des femmes noires, subissant plusieurs discriminations systémiques. Elle reprend le concept de l’intersectionnalité (Kimberlé Crenshaw) pour illustrer la position des femmes noires à l’intersection entre oppression raciale, de genre et de classe. Le point de vue situé des femmes noires est fondé sur leur expérience historique de l’esclavage, de la défense des droits civiques, de la ségrégation et du racisme. Ce savoir étant donc totalement inaccessible aux classes dominantes.

Comme théorie sociale critique, la pensée féministe noire étasunienne reflète les intérêts et le point de vue de ses créatrices. […] Parce que les hommes blancs de l’élite contrôlent les structures occidentales de validation du savoir, leurs intérêts imprègnent les structures, les paradigmes et les épistémologies du savoir savant traditionnel. Il en résulte que les expériences des Noires étasuniennes ainsi que celles des femmes afro-descendante partout dans le monde ont été systématiquement déformées ou exclues de ce qui compte comme savoir.

Patricia Hill Collins, La pensée féministe Noire, 2008, p383.

Nous voici enfin à la fin de notre voyage de mémoire à la recherche des grands courants et des femmes à l’origine de l’épistémologie féministe du point de vue. Théorie dont la conceptualisation évolue sans arrêt, nourrie des réflexions de nombreuses actrices provenant de différents mouvements, aux revendications multiples et variées. Toutes se rassemblent derrière cette nécessité de production de savoirs situés, illustrant des réalités uniquement accessibles par les femmes vivant ces situations d’oppression. Il me tarde de voir à l’avenir les prochaines additions et travaux servant à toujours étoffer la théorisation des idéaux féministes et de notre combat.

Je t’avais promis un exemple d’application, non? Je t’ai pas oublié·e! Cette année, j’ai eu la chance de suivre un cours donné par la docteure en sociologie Ghaliya Djelloul. Elle venait de valider sa thèse « Setra, entre dispositif d’enserrement et tactiques de desserrement : une approche genrée et spatiale du champ du pouvoir en Algérie par l’analyse de la motilité de femmes résidant à Alger » à l’UCLouvain. Je t’explique même pas à quel point cette femme est passionnante. Mais pourquoi je t’en parle? Parce qu’elle a utilisé une épistémologie féministe comme méthode de recherche.

Elle nous a longuement parlé de l’importance de la reconnaissance de ses propres biais lors de l’expérience de son terrain. Et s’il fallait encore prouver l’intérêt d’une telle méthodologie, la thèse de Ghaliya a obtenu, en juin dernier, le prix de la meilleure thèse francophone (Maghreb) par le Groupement d’Intérêt Scientifique (GIS) Moyen-Orient et Mondes Musulmans et l’Institut d’étude de l’Islam et des sociétés du monde musulman (IISMM/Paris).

Saluer et féliciter un tel travail est pour moi la meilleure manière de clôturer cet article!
D’ailleurs, je t’applaudis aussi si tu es resté·e avec moi jusqu’au bout, gros coeur sur toi! N’hésite pas à jeter un oeil plus bas car je te file quelques références si tu as envie de creuser le sujet. Perso, j’en ai terminé, mes doigts arguent que c’est pas trop tôt! Et surtout, Renseigne-toi, apprends et lis, et plus particulièrement, lis des femmes! 👋

1 Borland, Elizabeth. « Standpoint theory ». Encyclopedia Britannica, 13 May. 2020, https://www.britannica.com/topic/standpoint-theory. Accessed 6 August 2021.
2 « Sandra G Harding », Wikipédia, dernière modification le 9 mai 2021, https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandra_G._Harding#cite_note-Harding-3.

Pour aller plus loin

  • Alice COFFIN, Le génie lesbien, Grasset, 2020, 232P.
  • Simone de BEAUVOIR, Le deuxième sexe – 1, Folio, 1949, 408P.
  • Dorothy E. SMITH, The Everyday World As Problematic: A Feminist Sociology, Northeastern University Press, 1989, 251P.
  • Sandra G. HARDING (ed.), The Feminist Standpoint theory Reader, Routledge 2003, 400P.
  • Donna HARAWAY, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective. Feminist Studies, Vol 14, N 3, 1988, p575-599.
  • Maria Puig de la BELLACASA, Les savoirs situés de Sandra Harding et Donna Haraway, l’Harmattan, 2014, 252P.
  • Patricia HILL COLLINS, Black Feminist Thoughts : Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment, Routledge, 2008, 384P.