Le sénateur bruxellois Julien Uyttendeale accusé de sexisme : faut-il vraiment des intentions pour être sexiste ?

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Ce mardi, Stéphanie Daria H., jeune manager belge, publiait une vidéo sur son compte Instagram après avoir reçu plusieurs messages sexistes et menaçants de la part du sénateur bruxellois Julien Uyttendaele.

#Balancetonsénateur

Tout commence avec le partage de vidéos d’un évènement ayant dégénéré vis-à-vis des mesures covid. Le sénateur présent sur les lieux a partagé des vidéos de l’évenement en story instagram. C’est alors que Stéphanie Daria H. a interprété ces vidéos comme un soutien à l’évènement, ce qu’elle a dénoncé dans ses propres stories. De son côté, le sénateur souligne qu’il entendait plutôt dénoncer les évènements en question, et a demandé à Stéphanie de supprimer les vidéos en question de ses stories.

Quoiqu’il en soit, c’est plutôt la nature des échanges qui vont suivre qui occupent l’actualité.

Car le sénateur ne s’est pas arrêté après la suppression des stories. Stéphanie explique dans sa vidéo : « Ce qui s’est passé c’est que j’ai été menacée, harcelée, humiliée avec chantage, et j’ai eu des insultes sexistes aussi. A la fin de son long monologue, il a écrit ceci : prochaine fois, limite-toi à parler de tes ongles en gel et de tes produits démêlants, tu commettras moins d’erreurs. »

« C’est clairement une insulte sexiste. Je suis une femme, donc je devrais de facto me préoccuper d’activités féminines, donc stupides et silencieuses », détaille Stéphanie. Dénoncer une personnalité politique et un avocat reconnu de surcroit, ce n’est pas simple et la jeune femme fait face à des critiques et des menaces de personnes soutenant M.Uyttendaele. En effet, certaines menaces détaillées dans la vidéo prennent la forme d’abus de pouvoir lié à sa profession : « Si ce n’est pas fait rapidement, je devrais prendre d’autres types de mesures » écrit le sénateur en message privé à Stéphanie.

 Des menaces auxquelles la jeune femme s’attendait : « J’ai déjà subi des attaques sexistes, là j’ai décidé de dire stop. Je savais qu’il y aurait un retour de bâton, mais j’ai décidé que s’en était trop, justement parce qu’il occupe une place importante dans l’espace public. Le sexisme est une affaire d’intérêt général de base, mais d’autant plus dans ce cas-ci. »

Interrogé par 7sur7, le sénateur bruxellois reconnait avoir envoyé les messages montrés dans la vidéo tout en se défendant d’avoir soutenu un évènement allant à l’encontre des mesures covid : “Elle a publié des stories diffamatoires à mon égard en indiquant que je soutenais une sorte de lockdown party dans le centre-ville alors que justement, je la condamnais sur Instagram. Voyant qu’elle postait une story sur l’entretien de ses ongles, je l’ai en effet invitée à s’en préoccuper, plutôt que de commettre des erreurs pareilles. Elle aurait publié une vidéo d’elle sur un terrain de foot, je lui aurais proposé d’aller faire des jongles dans le jardin. Il n’y avait strictement aucune intention sexiste dans les propos que j’ai tenus. Chacun peut évidemment s’exprimer sur des sujets politiques, mais avec rigueur et objectivité”, s’explique-t-il. 

Faut-il des intentions pour être sexiste ? 

Le sénateur bruxellois est formel : il n’y avait aucune intention sexiste dans son message, et souligne qu’il s’agit d’un lien avec les dernières stories publiées par Stéphanie. En réalité, on est en droit de se demander si la preuve de sexisme doit réellement tenir dans « les intentions« . 

Sur son compte Instagram, Julien Uyttendaele décrit Stéphanie telle qu’une « certaine influenceuse ». Il n’en fallait pas plus pour lancer ses supporters dans des critiques visant à mettre en doute les intentions de la jeune femme, qui chercherait le « buzz », alors que le compte de Stéphanie ne mentionne aucun partenariat rémunéré. Stéphanie rétorque : « Le buzz ce n’est pas une cause, c’est une conséquence et c’est nécessaire pour dénoncer de tels propos ».  Ces procès d’intention ne sont pas sans rappeler les critiques qu’ont reçues des centaines de femmes après avoir accusé des hommes hauts placés de sexisme, accusées de chercher l’attention médiatique.

Du côté des médias, certains journalistes ne s’empêchent pas titrer les dires du sénateur, selon lesquels « Elle cherche à se faire plus d’abonnés ». Il faut noter que Stéphanie ne vit pas d’un métier d’influence de marketing digital : « Je suis account manager pour une société de luxe, diplômée de Solvay et parle quatre langues. Je n’ai pas besoin de ça, on essaie de me faire passer pour une potiche. » La dénonciation de sexisme pour gagner en visibilité n’est qu’un mythe pour décrédibiliser les femmes qui prennent la parole. En réalité, la dénonciation publique est généralement traumatisante et très stressante pour les victimes, comme l’a vécu Stéphanie : « J’ai dormi 2 heures, tout cela est très angoissant ». 

Il y a aussi lieu de se pencher sur les mots choisis par le sénateur : « Limite-toi à parler de tes ongles en gel et de tes produits démêlants, tu commettras moins d’erreurs. » Pour silencier une femme en 2021, renvoyez-la à sa féminité/son physique ? Des attaques genrées bien connues des femmes qui occupent l’espace public. 

Récemment, la présidente des Jeunes CDH et élue, Opaline Meunier, a été victime de cyber harcèlement après avoir introduit une motion sur le harcèlement sexiste de rue. “On a aussi sous-entendu qu’avec mon physique je ne risquais pas de me faire harceler alors que je subis, bien sûr, aussi ce genre de comportement : j’ai dû aller faire des photos dans l’espace public pour un autre article et j’ai été harcelée trois fois rien que durant ce laps de temps« , raconte l’élue aux Grenades (rtbf), avant de souligner : « Nos collègues masculins ne vivent pas ça, on ne juge pas leur crédibilité en fonction de leur physique. Socialement, il y a un droit de regard sur ce à quoi nous ressemblons et c’est aussi ce qui se passe dans le harcèlement de rue. Les hommes estiment avoir le droit de nous donner leur avis sur notre physique ».

Si Stéphanie n’a pas eu de remarque impliquant directement son physique, on ne peut s’empêcher de faire le lien. En 2021, un sénateur estime encore légitime de parler de l’image d’une femme sur les réseaux-sociaux pour contrer ses propos. Comme l’explique le sociologue Renaud Maes à la Rtbf, il s’agit bien là d’une problématique sexiste : « Ce qui se passe en ligne, c’est la transposition des rapports qui structurent nos sociétés. C’est un miroir grossissant de phénomènes qui sont des phénomènes sociaux plus généraux […] On le voit très bien en Belgique, il y a une différence entre les attaques adressées à des femmes et celles faites aux hommes. Les femmes politiques sont particulièrement ciblées par des attaques sur leur physique, leur compétence est remise en cause par des attributs féminins ».

Dès lors, on comprend que même l’absence d’intention sexiste n’empêche pas de continuer de creuser, consciemment ou pas, les inégalités de genre. . Au final, l’absence d’intention démontre plutôt un problème véritablement ancré dans nos sociétés, touchant autant certaines personnalités politiques que le traitement médiatique des attaques sexistes.

«Les femmes doivent apprendre à parler autant qu’elles écoutent. Les hommes doivent apprendre à écouter autant qu’ils parlent.»

Gloria Steinem