Les comptes sexo sur Instagram : une tendance ou un réel mouvement féministe ?

Blog post image

@tasjoui, @jemenbatsleclito, @jouissance.club… Toi aussi, tu suis peut-être un de ces comptes dédiés à la sexualité et à la décomplexion.  Ils inondent Instagram de vécus ou d’illus, pour faire sortir ce sujet tabou de l’intimité de nos draps. Un mouvement 2.0 qui bouscule les codes, mais quel impact a-t-il au-delà des écrans ? 

L’engouement autour de ces initiatives online n’est plus à prouver : ils sont si populaires qu’ils se matérialisent aujourd’hui, à travers des livres (Cher Corps, Amours Solitaires…) mais aussi grâce à des vêtements qui représentent leurs valeurs (Meuf, Bibiche, JMBLC…). Comment expliquer ce véritable buzz ? Cette mouvance féministe a-t-elle la force de bousculer les codes, de briser les tabous et d’accélérer le processus de l’égalité des genres ? 

Une nouvelle source d’informations 

Auparavant, la sexualité et son apprentissage se bornaient à la sphère personnelle et aux secteurs officiels que sont l’école, le monde scientifique et les médias. Avouons-le, ces trois secteurs sont historiquement largement dominés par des visions masculines. L’apprentissage de notre sexualité a donc tendance à se calquer sur l’expérience que les hommes en ont eu, et le vécu des femmes n’était que peu considéré, voire pas du tout. 

Rappelons que l’acte sexuel se termine par l’orgasme masculin, et que le plaisir féminin n’apparaît pas comme indispensable… En tout cas, dans la vision de la sexualité qui a pour seul et unique but la reproduction. Et c’est cette conception qui a longtemps prédominé, si bien qu’un véritable tabou s’est développé sur la vie sexuelle et le plaisir des femmes. Le tout accompagné d’un max de désinformation sur le sujet. 

C’est un fait, les réseaux sociaux permettent une véritable libération de la parole. Sur cet espace propice à toucher le plus grand nombre, il n’y a pas de régulation : n’importe quel message peut être communiqué. Cela induit bien sûr son lot de dangers, et le travail sur une réglementation est nécessaire. Mais cela a surtout fait du net le repère privilégié de la différence. L’expression de soi y est devenue monnaie courante, et toutes ces informations mises sous silence ont pu voir la lumière du jour – et les double taps des utilisateurs. 

Combler les lacunes 

Il faut le dire : les réseaux sociaux ont, sur ce point, rempli un rôle laissé vacant par l’éducation classique. Tu te souviens de tes cours d’éducation sexuelle ? Oui, on en a eu qu’un ou deux durant lequel on enfilait vaguement un préservatif sur une banane. Le tout avec un malaise ambiant, inévitable à l’adolescence, mais fort peu dissipé par les professionnels venus nous former. Ces cours se limitaient donc à des schémas anatomiques et un message de prévention. Si ces deux informations sont bien sûr essentielles, elles en éclipsent pourtant bien d’autres. Et les idées reçues sur la sexualité continuent de circuler et et de s’ancrer dans les esprits. 

Résultat ? L’école ne parle pas aux ados de la sexualité dans son entièreté, et on sait que c’est à cette période qu’on abordera le moins ce type de sujets avec ses parents. Quelle source reste-t-il ? Peut-être le porno qui, on le sait, renvoie lui aussi une image biaisée, mise en scène et masculine de la sexualité… 

Un dommage qui pèse autant sur les hommes que les femmes ! Car ce format éducationnel ne permet pas aux filles d’explorer leur sexualité et de découvrir leur corps, ce qui peut les freiner dans leurs rapports. Pour les garçons aussi, cela pourra se ressentir dans leurs relations, car ils auront parfois du mal à prendre conscience de la nécessité du plaisir de leur partenaire, ni de comment parvenir à l’atteindre. 

L’importance de la représentation médiatique 

Toi aussi, tu avais tes idoles d’enfance, celles qui t’ont aidé à te construire et qui ont été tes modèles ? Se retrouver en une personnalité publique permet de prendre conscience que ce qu’on traverse est normal et légitime. Prenons l’exemple de la représentation de l’homosexualité : voir des personnages de séries télé traverser cette découverte de soi participe à une prise de conscience personnelle

Puisqu’aucune figure médiatique ne traite de sexualité féminine, l’expérience qu’on en a est bourrée de préjugés. Telle nana a couché à 14 ans ? C’est précoce, elle doit avoir chaud au cul. Telle copine s’est masturbé toute la night ? Quelle obsédée. Mon mec me demande si j’ai joui et je suis incapable de lui répondre ? Tous ces cas de figures sont vécus au quotidien. Et parler d’une autre réalité de la sexualité permet de, lentement mais sûrement, faire évoluer les normes et les mentalités. 

L’identification à ce type de vécus, c’est la petite graine qui se plante dans les esprits et qui, bien arrosée, créera un modèle de pensée bien ancré. Comme le dit Camille du compte @jemenbatsleclito dans l’interview inclusive accordée dans un de nos derniers numéros, ses pensées postées sur Instagram peuvent être celles de chacune : « A l’époque où je ne montrais pas ma tête sur mon compte, @jemenbatsleclito ça pouvait être tout le monde. » 

Quelle force pour les réseaux sociaux ? 

Dans l’imaginaire collectif, le net et les réseaux sociaux n’ont que peu de poids et recèlent d’informations futiles, relevant du divertissement. En bref, de vidéos drôles avec des chats. Sauf que, détrompe toi : le mouvement qui se développe en ligne a dores et déjà un impact sur les droits des femmes ou de l’éducation. Et on te le prouve avec deux cas concrets ! 

1. Les manuels scolaires non-adaptés 

Le clitoris est un organe méconnu : beaucoup ne sont pas informés sur sa véritable forme, ni sa fonction.  Plusieurs créatrices de comptes Instagram engagés se sont alliés pour faire passer une pétition pour une meilleure représentation du clitoris dans l’éducation sexuelle et les manuels scolaires. A l’origine du mouvement, Julia Pietri, gérante du compte @gangduclito. La pétition a été transmise au gouvernement français, avec le soutien d’autres comptes emblématique du mouvement féministe 2.0, comme @jemenbatsleclito, @jouissanceclub, @clitrevolution ou encore @limportante. Elle était adressée à Marlène Schiappa, ministre de l’éducation nationale et de l’égalité homme-femme. 

La réponse de son cabinet ? Ce n’est pas au ministère de contrôler le contenu des manuels scolaires, édités par des sociétés indépendantes. Même si ce mouvement n’a pas abouti à un changement en pratique, il est intéressant de voir que l’initiative est remontée jusqu’aux organes de pouvoir. Et il est inquiétant de constater que les réseaux sociaux se soucient davantage de ces enjeux que le gouvernement lui-même…

2. Les féminicides en France 

101 femmes ont été victimes de féminicide en France depuis le début de l’année 2019. Des statistiques, mais aussi des actes, qui sont inconnus du grand public. Des comptes comme @noustoutes2411 partagent au quotidien ces chiffres glaçant, ainsi que les circonstances de ces décès. 

Il faut savoir que les réseaux sociaux et les informations qui y circulent sont l’une des sources privilégiées des journalistes. Ces posts partagés en masse ont mené à une plus grande visibilité de la cause. Et n’est-ce pas là le premier pas vers une régulation ? 

L’avis de nos lectrices

JOËLLE, 23 ans, étudiante, travaille dans un collectif féministe

« Je me suis fortement intéressée aux mouvements féministes sur les réseaux sociaux, après ma prise de conscience et mon réel engagement quotidien envers cette cause. J’ai commencé à suivre des comptes comme @jemenbatsleclito sur Insta, mais aussi Paye Ta Schneck sur Facebook. Je n’ai pas de compte préféré a priori. Je tombe dessus et ça me fait sourire. J’aime beaucoup Camille (jemenbatsleclito), sûrement parce qu’on a presque le même âge, elle est noire et je me sens d’autant plus proche d’elle sur ces points-là. Camille a un discours très direct… un peu trash même si, au final, elle dit des choses que tout le monde devrait savoir. Ça libère clairement la parole. On n’a pas forcément l’occasion de parler de masturbation, etc. Oui, je pense que ça aide l’émancipation de la femme et qu’inconsciemment ça nous permet de parler de sexe de manière plus libérée. » 

MARION, 25 ans, cargo officer

« Je suis ce genre de comptes depuis 7 ou 8 mois… Je n’ai pas vraiment de préférence ! Je les aime bien tous. C’est un peu selon mon humeur on va dire ! (rires) En ce moment, je suis fan de @orgasme_et_moi. Mais je trouve que ce sont tous des comptes décomplexants et qui permettent la découverte de soi. Ils jouent clairement un sacré rôle dans le féminisme en aidant des milliers de femmes à se sentir bien dans leur peau, à se détacher du modèle sociétal et des étiquettes et en dénonçant le sexisme là où il y en a ! Je conseille vraiment ces comptes qui m’ont appris certaines choses sur la sexualité et qui me permettent de la faire évoluer. » 

KELSEY, 22 ans, cheffe et gérante d’un service traiteur

« J’ai suivi ce genre de compte il y a deux ou trois ans, surtout pour l’effet de masse, c’était tendance quoi. Mais je me suis rapidement désabonnée… En fait, je préfère les comptes body positive que ceux axés « sexualité ». Je pense qu’il ne faut pas spécialement avoir un compte « choc », voire vulgaire, pour faire passer un beau message féministe ! J’ai bon espoir que les comptes doux et naturels feront aussi changer les mœurs. En tout cas, pour moi, ça fonctionne ! Je suis persuadée que les comptes comme @tasjoui en aident plus d’une. Mais, heureusement, moi je n’ai jamais eu de difficultés à m’imposer sexuellement parlant avec les partenaires que j’ai pu avoir. Et je suis triste de lire que de nos jours, il existe encore de telles incompréhensions dans le sexe ! »

Des comptes qui parfois plaisent et parfois déplaisent… mais qui ne laissent pas insensibles ! Les femmes ont aujourd’hui le besoin, plus que jamais, de se sentir représentées et comprises