Les impactantes : pourquoi on existe ? La nécessité des médias féministes

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De tout temps, la neutralité journalistique a été considérée comme l’une des pierres angulaires de nos démocraties. Dès lors, on a vu se mettre en place une sphère publique dans laquelle « médias d’information » et « collectifs » sont deux entités co-existantes mais bien délimitées. Le militantisme ne se mélange pas à l’information, et l’information ne fera appel au militantisme que très rarement. De ce point de vue, Les impactantes détonne en alliant ses convictions féministes à son traitement de l’information. Une alliance déroutante mais nécessaire. Explications.

La première femme journaliste

Si l’embryon d’une presse d’information est apparu dès le 18ème siècle, il faudra attendre le début du 20èmepour qu’entre en fonction la première femme journaliste, Elizabeth Cochran. Un jour, alors que la jeune femme lisait le journal local, elle tombe sur un article intitulé « À quoi sont bonnes les filles ? ». L’article, bien ancré dans son époque, explique que les femmes doivent rester chez elles et s’occuper des enfants, sans quoi la société risquerait de s’effondrer. L’article stipule qu’une « femme qui travaille est une monstruosité ». En rage, Elizabeth Cochran écrira une lettre au patron du journal. Enthousiaste, le directeur lui proposera d’écrire pour le journal Dispatch. 

Les premiers articles d’Elizabeth (sous son pseudonyme, « Nellie Bly ») traiteront des travailleuses pauvres, du parcours des femmes voulant divorcer et des conditions de travail des employées des usines de la région. Rapidement, les investisseurs publicitaires se liguent contre la jeune journaliste. La rédaction du journal lui proposera alors que reprendre la rubrique « femmes » et de se concentrer sur des articles de jardinage, cuisine et couture. Elizabeth posera sa démission sans se poser de questions, avant d’entamer une nouvelle carrière au sein du New York world. La première femme à exercer le journalisme était donc poussée par ses convictions féministes. 

La féminisation du journalisme en Belgique

En Belgique francophone, les femmes ne forment que 35% de l’effectif journalistique. Comme le note l’étude « Être femme et journaliste en Belgique francophone » menée par Florence Le Cam, Manon Libert et Lise Ménalque, la Belgique enregistre une progression vers la parité certes existante, mais bien plus lente que ses voisins européens (La France a atteint les 47% de femmes journalistes en 2018).

L’étude souligne également les disparités entre la presse quotidienne (30% de femmes) et les magazines (42% de femmes). En moyenne, les femmes journalistes sont davantage diplômées que leurs confrères, mais sous-représentées dans les fonctions hiérarchiques supérieures. Les chercheuses relèvent également le fait que seulement 38% des femmes journalistes vivent en couple avec des enfants, tandis que la moitié des hommes journalistes ont une vie familiale, mettant en avant la difficulté double pour les femmes de se positionner dans une fonction professionnelle tout en développant leur vie familiale. Enfin, on note des disparités au sein des thématiques traitées, notamment pour le sport (6% de femmes) ou la politique (18% de femmes), tandis que les femmes sont encore surreprésentées dans les thématiques « Lifestyle », santé et environnement.

Le journalisme, un milieu encore trop masculin ?

Le neutre, c’est l’homme

De tout temps, les hautes sphères rassemblant les acteurs de notre démocratie se sont composées en grande majorité d’homme. La justice, la politique locale, nationale ou internationale, les forces de l’ordre, les grandes entreprises (et leurs lobby) ou encore la littérature et l’art représentent tous des cercles historiques du patriarcat. Et les médias d’information ne font pas exception. 

Ces instances qui structurent nos démocraties, étant en majorité composée d’hommes, ont été structurées par des hommes, pour les hommes, en intégrant et renforçant fortement les normes de genre au travers de l’Histoire. Et pourtant, la noblesse de ces instances leur a procuré une position de « neutralité » au fil du temps, oubliant que toute ces créations ne sont rien d’autre que des créations sociales qui reflètent des systèmes de domination, à même titre que le langage. Comme le rappelait justement Noémie de Lattre « Le masculin l’emporte sur le féminin » n’est pas une norme grammaticale, mais bien une norme sociale. 

C’est également la réflexion que posera Alice Coffin, journaliste et militante LGBTQI, dans son ouvrage « Le génie lesbien ». Elle résumera sa pensée en ces termes et en s’inspirant du postulat de Simone De beauvoir dans son oeuvre « Le deuxième sexe »  : « Le neutre, c’est l’homme. La femme, c’est l’autre ». L’autrice souligne que tout le concept de neutralité journalistique est calculé à partir des caractéristiques de l’homme blanc. Ainsi, la neutralité a avant tout servi à catégoriser ceux qui peuvent écrire sur tout, et ceux qui ont un biais. 

Dès lors, « la neutralité » ne serait rien d’autre que ce qui a servi pendant tant d’années à ne pas donner la parole aux concernés et donne naissance aujourd’hui encore à des heures de débats télévisés sur les questions du voile, de l’avortement ou des droits LGBTQIA qui ne rassemblent que des hommes autours d’une table. 

L’occupation de l’espace public

C’est à la lumière de tous ces éléments que l’on peut enfin percevoir toute l’importance de voir éclore de plus en plus de médias alternatifs engagés et féministes. Le débat public, pour permettre une inclusivité efficace, doit se soutenir de la présence d’acteur·trice·s qui sont aussi partie prenante.

« L’actualité » n’est qu’un processus de sélection des faits d’information par une main humaine. Aujourd’hui, la majorité de ces mains sont celles d’hommes. En attendant qu’une parfaite parité soit efficiente dans le milieu du journalisme, il est primordial de voir émerger des médias alternatifs composés de personnes concernées

Il ne s’agit pas tant d’une forme de journalisme, mais bien d’une forme d’occupation de l’espace public, qui nous échappe encore trop sous bien des formes, qu’elles soient physiques (rue, architecture, urbanisme,…) ou intellectuelles (espaces décisionnels politiques, universités, journalisme,…). Il en va non seulement de notre émancipation, mais de notre survie. Car un monde créé par les hommes pour les hommes ne saurait permettre aux femmes de s’épanouir.

Les Impactantes, c’est un traitement militant de l’information, une neutralité réinventée.

L’actualité n’existe pas en soi. Elle est la somme de ce que les journalistes valident. Labellisent. « Toi t’es une info, toi t’es pas une info. » Ne pas enquêter sur la façon dont ils créent cette information, c’est passer à côté de l’actualité elle-même.

Alice Coffin – Le génie lesbien

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