Les luttes dans la lutte : « féministes blanches » et « intersectionnelles », de quoi on parle ?

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Il y a quelques années, Lou Doillon se disait « scandalisée » par le « pseudo-féminisme » de Beyonce et déclarait : « Les femmes, nous devons faire attention à ne pas perdre du terrain. Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, ça me scandalise. Je me dis que ma grand-mère a combattu pour autre chose que le droit de porter un string. » L’info date, mais elle me sera très utile pour illustrer ce qui a encore tout son sens aujourd’hui : l’idée d’un féminisme (trop) occidental. 

Différence de traitement

Il faut noter que Lou Doillon, en s’exaspérant contre les fessiers de Beyonce ou Nicki Minaj, semble oublier qu’elle a également posé maintes fois nue ou à demi nue. Mais le contexte était différent. Ici, pas de twerk assumé, pas de « vulgaires hanches ou poitrines », mais plutôt un corps longiligne et lascif en couverture des Inrocks. Autre ambiance, autre combat ? Pas vraiment. Et pourtant, il semblerait que lorsque Lou Doillon libère son corps publiquement, c’est de l’art, mais lorsque ce sont des femmes telles que Nicki Minaj (comprendre : racisées), c’est vulgaire. Une fois de plus, l’idéal occidental est glorifié, tandis que le reste est condamné. A l’époque, les voix c’étaient largement élevées pour dénoncer le faux-pas de la fille de Jane Birkin, et les éditos revendiquant le droit de choisir son combat fleurirent en masse.

Plus récemment, la page instagram « Sansblancderien » a vu sa dernière publication supprimée pour discours haineux. Dans cette publication, la propriétaire du compte, Estelle Depris, développait ses sentiments autours du 8 mars, mettant largement en avant les féministes blanches au détriment des féministes racisées intersectionnelles.

Mais qu’est ce qui se cache derrière ces termes ?

@Sansblancderien

Les origines des divergences

Le féminisme occidental, ou « féminisme blanc », est une dénomination à connotation négative pour toute une frange du féminisme. Il est en réalité également celui qui a eu jusqu’à maintenant plus largement le luxe de s’exprimer sur la scène médiatique.

Pour revenir aux origines, le féminisme blanc s’est construit et popularisé autour de revendications politiques telles que le droit de vote ou le droit à l’avortement. Aux États-Unis et au Royaume-Unis, il fut largement porté par les suffragettes, qui assumaient être racistes envers les hommes noirs, et se visualisaient comme en compétition contre eux pour le droit de vote, considérant qu’il était « scandaleux que nous soyons mises au même niveau que ces nè*ros ».

Par la suite il sera largement exposé grâce à la révolution sexuelle, la révolution des corps, excluant une fois de plus une frange de la population.   

Le féminisme blanc est accusé de se concentrer uniquement sur le cas des femmes occidentales de la classe moyenne, et délaisser les combats des femmes qui subissent d’autres oppressions, en plus du sexisme. Un exemple concret est le combat contre les inégalités salariales : le féminisme blanc revendique l’inégalité salariale, sans savoir que les femmes racisées sont encore moins payées que les femmes blanches. En d’autres termes, le féminisme intersectionnel admet que certaines femmes subissent une double discrimination : sexiste et raciste (pour les femmes racisées), mais aussi, dans sa plus large extension, sexiste et homophobe, ou sexiste et transphobe, ou sexiste et classiste, etc.

A la lumière de ses origines, on comprend que le féminisme occidental peut franchement se cogner aux autres formes ethnoculturelles de féminisme.

En 1989, Kimberley Crenshaw rédigera une analyse sur base de plusieurs arrêts de justice américaine. Cette étude arrive à la conclusion que les femmes noires subissent une double discrimination, raciale et sexiste, qui est souvent non reconnue par les tribunaux. 

Les bases de la théorie intersectionnelle sont posées : il s’agit de reconnaitre que les femmes racisées subissent une double-discrimination (raciste et sexiste). Par extension, la théorie s’applique à toutes les doubles discrimination : sexisme et classisme (être une femme pauvre), sexisme et homophobie (être une femme LGBTQIA+), sexisme et transphobie (être une femme trans) et encore d’autres. 

Plus tard, d’autres autrices suivront le chemin de l’intersectionnalité, comme Anna Julia Cooper dans son ouvrage « A voice from the South« . Elle soulignera la condition particulière des femmes américaines afrodescendantes dans la lutte pour les droits civiques et l’abolition de l’esclavage et critiquera ouvertement l’attitude des suffragettes américaines blanches.

Féminisme universaliste VS intersectionnel

En Belgique, de plus en plus de collectifs intersectionnels se mettent en place, comme Imazi Reine

Aujourd’hui, le combat se cristallise dans les divergences entre féministes universelles et féministes intersectionnelles. Les féministes universelles vont considérer que que la lutte pour les droits des femmes est primordiales et n’a pas à se mélanger aux luttes anti-racistes, mais aussi que la laïcité est essentielle, car les religions monothéistes empêchent l’émancipation de la femme. Les universalistes considèrent que la liberté de la femme se conjugue au singulier. Ainsi, le port du voile, la pornographie, la prostitution, l’hypersexualisation ou tout autre concept pouvant « dégrader l’image de la femme » sont condamnés par les universalistes car étant des traces du patriarcat.

Au contraire, les féministes intersectionnelles se refusent à visualiser « la » liberté de la femme au singulier et prennent en considération les spécificités culturelles des groupes de femmes, mais mettent également un point d’honneur à remettre en avant la liberté de choix. Pour une féministe intersectionnelle, le port du voile est un droit qui n’est rien d’autre que l’extension du droit de se vêtir comme on le souhaite. Il faut ajouter que le courant intersectionnel détermine les système de dominations comme étant à l’origine de toutes les discriminations. Lorsque ces discriminations sont additionnées, elles produisent des effets tout à fait particuliers que les féministes intersectionnelles considèrent comme devant être étudiés spécifiquement sans être hiérarchisées, contrairement aux féministes universalistes qui se refusent à mélanger les différents types de discriminations.

L’union fait la force, la convergence des luttes aussi ?

Large fut la couverture médiatique des mouvements comme Me too, et tant mieux. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, le féminisme « pop » ne parle plus qu’à un groupe homogène de personnes.

Alors que, pour ne donner qu’un exemple, les femmes voilées font face à des discriminations grandissantes et inacceptables, la majorité des collectifs féministes semblent rester silencieux à ce propos. Or, nous restons ici dans un schéma qui nous touche : des femmes que l’on tente de priver de leur droit de disposer de leur corps comme elles l’entendent, des hommes qui tentent d’imposer leurs choix au genre féminin. Il y a ici tous les ingrédients nécessaires à une indignation féministe, et pourtant…silence. Et c’est là que se trouve l’expression la plus actuelle et féminisme de la puissance du féminisme universel. 

Ce qu’il est urgent de comprendre, c’est que revendiquer le droit de twerker en string sur une scène sans être jugée vaut autant que revendiquer le droit de se balader tranquillement en jean en rue, et autant que le droit de porter le voile en paix. Ces combats relèvent tous d’un seul : le droit des femmes à posséder de leur corps. En ce sens, il est urgent de prendre conscience que malgré nos différences culturelles, sociales ou religieuses, le fond de notre féminisme est le même : le choix. 

Le féminisme universel, c’est considérer que le voile est anti-féministe, que seules le système occidental a la solution aux oppressions, c’est analyser les choses d’un point de vue intellectuel occidental de manière totalement déshumanisée, c’est renier la difficulté de toutes ces femmes qui portent le poids de plusieurs discriminations, c’est considérer qu’il n’existe qu’une seule forme de liberté pour la femme, et c’est désirer imposer ces valeurs occidentales à l’universel. Le féminisme universel tend à renier le contexte historique dans lequel l’oppression des femmes s’inscrit. Un contexte qui, de tout temps, a opprimé les personnes racisées, mais aussi LGBTQIA+. Et c’est l’entièreté de ce système oppressif qu’il faut combattre.

Personne n’ a pris la peine de parler de la façon dont le sexisme opère à la fois indépendamment du racisme et simultanément à celui-ci pour nous opprimer

Bell hooks

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